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Compte-rendu du projet dune action avec Nicola Bonessa
Ce projet rentre dans le cadre dactions à long terme avec des artistes.
(présenté le 25 mai 2005)
Rédigé par Serge Renoud le 31 octobre 2005, version 1.1
Destinataire de ce document : les apprentis du cours de sérigraphie, Nicola Bonessa, le personnel du CFA Victor Hugo, la Direction du CFA Victor Hugo, le Proviseur du Lycée Victor Hugo et M. Michel Onfray (pour information).
Jespère que vous prendrez le temps de lire ce compte-rendu. Jai décidé de consacrer un peu moins de temps à notre école cest pour cela que ce document servira aussi de support de cours aux apprentis des classes de sérigraphie, cela pour expliquer son aspect un peu scolaire et volontairement didactique1 .
- Mon engagement
- Nicola ne dit rien de sa peinture, bien sûr, cest normal puisquil peint, les mots seraient superflus. Les écrivains écrivent, les orateurs parlent, la musique est faite par les musiciens. Jusque là tout va bien, tout est simple. Il faut que cela reste simple car il ny a rien de compliqué dans tout ça. Mon challenge cest de laisser le terrain limpide, et de ne pas lencombrer de mots qui deviendraient des ronces dans ce terrain.
- Pour apprécier la peinture de Nicola, il y a évidemment quelques clés que je peux vous donner. Je ne suis pas un intercesseur2 , il ne me dit rien, pas plus à moi quà vous, je suis comme les autres. Ces clés ne sont pas pour ouvrir une porte sur une explication de sa peinture, mais pour ouvrir des portes en nous-mêmes.
- Il sagit de voir au-delà de ce que nous voyons dans ce moment, de voir des choses encore invisibles mais bien présentes. Ou mieux de prendre conscience quelles sont là, masquées par notre ignorance ou pire, rendues extraordinaires par notre imagination.
- En fait tout le travail est douvrir son cur, plus il sera ouvert plus il accueillera de choses et de gens.
- Déroulement de laction
- Quest-ce qui sest passé exactement durant ces dix jours ?
- Lensemble des sérigraphies a été réalisé comme nimporte quel travail cest-à-dire dans le laps de temps qui correspond au temps de travail dun salarié dune sérigraphie à savoir de 9 h. à 17 h. avec une pause pour le repas.
- Nicola a utilisé 2 grands écrans 160 cm x 120 cm, et un écran 80 cm x 60 cm, maille 140. Il a peint directement avec de la gomme arabique3 sur lécran pour obtenir sa forme imprimante.
- Les écrans étaient en eux-mêmes déjà un travail dart contemporain, éphémère.
- Les petits formats ont été réalisés sur du papier dArches4 , fabriqué à la feuille, fourni par Sérigraphie daujourdhui (partenaire de laction). 60 feuilles ont été utilisées.
- Les huit grands formats ont été réalisés sur de la toile apprêté par Nicola (fond blanc).
- Pour les petits formats, lécran a été fixé sur la petite table à main de latelier. Pour les grands formats, les écrans ont été simplement posés sur les toiles, elles-mêmes posées sur la table centrale de latelier. Aucune fixation, le poids de lécran garantissant une stabilité suffisante.
- Nicola a fait son travail en négatif sur lécran afin dobtenir un rendu positif sur la feuille. Cette façon de faire était nouvelle pour lui et la un peu désorienté.
- Il a utilisé une petite racle sur les grands écrans, sen servant un peu comme dun pinceau.
- Les petits formats ont été réalisés de façon plus traditionnelle avec une racle légèrement supérieure au motif.
- Nicola a utilisé lencre Polycolor de Tiflex, un des fournisseurs du CFA Victor Hugo. Il a préparé les coloris à linstinct, sans se servir du nuancier pantone, comme cette encre le permet.
- Le regard
- Le regard des spectateurs, et leur évolution. Je cite :
- Mme Elisabeth Faÿs, Mme Gilberte Guichard, Mme Corinne Léoncini, Mlle Céline Bouteille, M. Ferdinand Montant, M. Jean-Luc Knauss, M. Hervé Kiefer et quelques autres visiteurs sont passés à différents moments dans latelier de sérigraphie jusquau 13 juillet.
- La première réaction est toujours brutale, elle peut se résumer ainsi : Je peux faire ça, mon petit à la maternelle fait des choses comme cela.
- Puis cest la perplexité, chuchotements, sagit-il dune malhonnêteté, dun canular ? Puis cest largent qui vient à lesprit, un débat, dans des coins de latelier, loin de lécoute de Nicola, sur le rapport entre la facilité apparente de faire de tels tableaux et le prix de ces tableaux. La question est directement posée à Nicola, qui répond, donne un prix de vente et continue en expliquant que peu dartistes vivent de leur travail de peinture, cest son cas. Il y a donc autre chose, les esprits sapaisent, séclaircissent.
- Les heures passent, je donne quelques pistes pour guider les regards, ces personnes me font confiance, ça marche.
- Une acceptation est de mise, on regarde différemment le travail en train de se faire. On nest plus au-dessus de lartiste, on nest pas non plus dégal à égal, on est face à quelque chose de nouveau, dactuel, de présent qui se passe là, dans un atelier du CFA.
- Un enfant ne peut pas faire cela, un dessin denfant restera un dessin denfant. Tout le monde comprend. Nous pourrions aussi peut-être faire cela, mais il faudrait y engager notre vie, notre corps, notre temps. Il faudrait affronter de grands risques. Et ça, nous ne le faisons pas. Un artiste cest bien quelquun à part.
- La dernière séance est comme un jeu, Ferdinand voyait dans un des tableaux une hyène, Elisabeth un visage triste et désespéré sur un autre tableau, Céline un visage souriant sur un autre...
- Le figuratif et labstrait
- Très rares sont les personnes qui acceptent avec sincérité labstrait en peinture. Je voudrais montrer à travers quelques exemples que très souvent en fait,on accepte labstrait, sans le savoir.
- Les paysages vus de loin, les aspects du ciel, du gravier, dun champ labouré, sont autant de choses abstraites sur les quelles nous mettons des noms. Ainsi nommer ces choses abstraites qui sont devant nous, les transforme en choses réelles et acceptables. On dit que lon naime pas labstrait et pourtant, il est des situations où lon sextasie devant labstrait.
- Nous sommes comme des enfants qui regardent passer des nuages et les nomment : cest une montagne, cest la carte de la France, cest un serpent, ... Mais rappelez-vous, avant de les nommer, les nuages ne vous plaisaient-ils pas ? Dailleurs est-ce quil y a des nuages moches ?
- Nous savons très bien que la vapeur deau dans le ciel na pas eu lintention de représenter une montagne, la forme dune carte ou dun serpent. Elle ignore même ce que sont ces choses. Nicola na pas plus dintentions que les nuages qui se forment dans le ciel quand il promène ses pinceaux sur une toile.
- Nous nous sommes arrêtés au centre du village, nous avions un point de vue sur toute la vallée de la Nesque5 . Que voyions-nous ? Des champs bien marqués comme peint avec un pinceau brosse large, des traits : tracés de ruisseaux ? Chemins ? Clôtures ? De notre point de vue impossible de répondre avec certitude. Nicola ma fait remarquer un endroit du tableau encore en construction, ondulations et tourbillons dus aux masses dair chaud en déplacement, sur un champs dépeautre.
- Les traces de pas, toute la journée, toute la vie nous marchons. Imaginez que vous ayez de lencre sous les semelles de vos chaussures (pour les apprentis du cours de sérigraphie et moi-même cest très facile), imaginez maintenant le sol de la classe au bout dune journée, imaginez-le à la verticale, cest un tableau maintenant, ce tableau est-il abstrait ? Ou bien représente-t-il du concret ? Ces mots ont-ils encore un sens ?
- Les fractales sont des objets mathématiques qui trouvent leurs règles pour exister dans la fragmentation ou lirrégularité. Ces images étonnent et fascinent,on peut même les trouver dune très grande beauté et pourtant ces dessins sont complètement abstraits. Sans doute trouvons-nous les fractales belles car tout dans lunivers grandit de cette manière, les roches se forment ainsi, les plantes poussent aussi de cette façon, et même nous. Ce qui est séduisant ce ne sont donc plus les rochers, mais la manière dont ils se forment, ce ne sont plus les plantes elles-mêmes mais la manière dont elle poussent, et cest pareil pour nous-mêmes.
- Le tableau de Klee6 . Nous étions au restaurant du village. Derrière Nicola il y avait une reproduction dun tableau de Klee. Je faisais face à cette image contre le mur. Je lui ai dit, tu vois ce tableau est complètement abstrait, mais il ne pose de problèmes à personne, car le peintre au milieu du tableau sous deux taches, à tracé huit traits en noir. Ces deux taches deviennent des dromadaires, lensemble du tableau devient le désert, on peut même voir des habitations, si on est malin on dira que les quelques triangles quil y a sont des pyramides et que tout se passe en Égypte. Sil ny avait pas ces huit traits qui penserait à tout ça ? A t-on besoin de ces huit traits ?
- Un dernier exemple dont jai perdu la source : cest un ethnologue7 qui raconte ça. Il étudiait des personnes de Papouasie, à un moment il a pris ces gens en photo. Ces personnes nont pas eu peur du tout, mais par contre sur les polaroïds ils ne se sont pas reconnus, ils ne voyaient, parait-il, que des couleurs, de labstraction.
- La nécessité de la performance
- Si nous avions présentés les tableaux de Nicola dans le couloir, contre les murs suspendus aux cimaises, juste le produit final, la réaction aurait été une grosse interrogation, une grande incompréhension, et un rejet total de certains.
- Pour des personnes non initiées la performance a été plus que nécessaire. Au fil des jours il fallait voir le travail se faire, les couleurs sempiler, il fallait voir Nicola tourner autour de ces grandes toiles, les reprendre, rectifier des détails. Il fallait tout cela pour que les a priori tombent.
- Lart contemporain
- Vaste sujet...
- Plus tard si jai un moment.
- Ce que je pense (quelques conseils)
- Pour recevoir ces peintures il faut que vous adoptiez un peu lattitude que je vous demande davoir en entrant en classe : laissez vos problèmes de lautre côté de la porte, dans le couloir, ne les emmenez pas avec vous.
- Ces tableaux ne sont pas là pour répondre à vos questions, pour apporter des solutions à vos problèmes. Ils sont là, cest tout.
- Retrouver une candeur et un émerveillement de lenfance, il faut être libre. Il ne faut pas avoir des connaissances supplémentaires, mais plutôt essayer doublier celles que lon a déjà.
- Dans un tableau ne cherchez pas ce quil représente, mais plutôt, attachez-vous aux différents trajets du pinceau qui lon rendu possible. Essayez par exemple de suivre le rouge, puis de suivre le noir, vous aurez des surprises et ce sera une très belle promenade.
- Peut-être devrions-nous nous arrêter juste avant, avant de nommer ces choses que nous voyons avec des noms de choses que nous connaissons déjà, peut-être devrions-nous inventer des mots, ou simplement nous taire.
- Si, quand il dessine, malgré tout à la fin, des traits qui reviennent aux anciens codes, code de la bande dessinée, de la caricature vite faite sur lenvers dune serviette au resto, cest pour jouer avec vous, pour vous ouvrir peut-être une petite porte, comme un vortex pour vous permettre de rentrer dans lunivers qui est partout autour de vous, vous en conviendrez maintenant.
- Citations en rapport avec ce compte-rendu
- A quoi ça sert tout ça : L'impossible, nous ne l'atteignons pas, mais il nous sert de lanterne.
René Char.
- Yun-men ne disait-il pas:
Dans l'action, contente-toi d'agir.
En pensant, contente-toi de penser,
mais avant tout, cesse
l'agitation de ton mental."
- Toutes ces choses que lon peut penser avec le cur ou dire avec la langue ou voir avec les yeux ou palper avec les mains, toutes ces choses ne sont presque rien en regard et en comparaison des choses que lon peut ni penser ni voir ni toucher.
Saint François dAssise, Fioretti, chapitre 2, De la foi et de lincompréhensibilité de Dieu, .
- Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu'avec le cur. L'essentiel est invisible pour les yeux. - L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.
Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince.
- "La couleur me possède.
Je n'ai plus besoin de la rechercher.
Elle me possède à jamais je le sais.
Voici ce que signifie ce moment heureux :
Moi et la couleur, nous ne formons qu'un.
Je suis peintre."
Paul Klee.
- " L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible
Paul Klee.
- La peinture, ce n'est pas copier la nature mais c'est apprendre à travailler comme elle.
Pablo Picasso.
- Retrouvez ces citations sur votre téléphone portable sur ce mini site spécialement formaté pour cet usage : http://citations.renoud.com/8
- Contacts et personnes citées
- Pablo Picasso (1881-1973) est un peintre, qui a peint par exemple les Demoiselles dAvignon, Guernica, etc.
- Paul Klee (1879- 1940) est un peintre qui a peint par exemple Rising Sun en 1919.
- René Char (1907 - 1988) est un écrivain et un poète.
- Yun Men Wen Yan (864-949) est un maître zen fondateur de lécole Yun-Men.
- Saint François dAssise est le fondateur de lordre religieux catholique des Franciscains prêchant la pauvreté. Il a inspiré de nombreux peintres tel Giotto (par exemple la fresque L'extase de Saint François 1297-1300 peint dans la basilique dAssise - partiellement détruite par un tremblement de terre le 26 septembre 1997).
- Antoine de St Exupéry est un aviateur et écrivain (1900-1944) qui a écrit Le Petit Prince, Vol de nuit, Terre des Hommes, etc..
- Nicola Bonessa, artiste contemporain, http://nicolabonessa.free.fr/
- Compléments dinformation
- Pour avoir un complément dinformation,dans le moteur de recherche google tapez le nom des personnes et des oeuvres citées.
- Tapez gomme arabique
- Tapez art contemporain, taper papier dArches
- Galerie
- Vous retrouverez avec ce compte-rendu une galerie et quelques petites vidéos à ladresse suivante : http://www.renoud.com/artistes
1 Terme de littérature. Qui est propre à l'enseignement, qui sert à l'instruction. (Littré)
2 Celui qui défend les idées dune personne à sa place, qui intervient à sa place.
3 La gomme arabique est une résine extraite dun arbre de la famille des acacias. Cet arbre pousse au Sénégal, au Soudan, au Nigéria et en Australie (lieux actuels de récolte à ma connaissance). Son utilisation remonte à lantiquité égyptienne, donc plus de 5000 ans. Sa teinte naturelle est jaune. Elle est utilisée en peinture pour faire les couleurs des aquarelles et des sanguines (cest le liant de ces peintures). En sérigraphie elle était un des produits qui servaient à réaliser les formes imprimantes avant le procédé photographique que nous utilisons. On peignait le motif en positif sur lécran, ensuite on recouvrait lécran dun vernis cellulosique, non soluble à leau, puis on rinçait lécran avec de leau, ce qui avait pour conséquence déliminer la gomme, limage positive restait en creux sur lécran. Voilà ce quon peut dire de ce liquide qui se trouve sur une des étagères de latelier.
4 Papier fabriqué en France depuis 1492, il est fabriqué feuille par feuille à laide de tamis qui rappelle nos écrans de sérigraphie. Il na donc pas de bords droits réalisés au massicot. Cest un des papiers le plus cher du marché. (voir le cours encre et support)
5 Près de Sault-en-Provence
6 Voir en fin de compte-rendu.
7 Personne qui soccupe de connaître lorigine des peuples et des groupes sociaux.
8 Cest normal quil ny ait pas les trois w (www).
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